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Autobiographie

Réinsertion…

(4e partie)

C’est d’abord renouer avec les siens. Essayer. S’apercevoir qu’aucun récit ne peut traduire la réalité de ce qu’on a vécu. Qu’on vous écoute avec gentillesse ou commisération, et voilà tout.

Que cette page d’histoire écrite par toute une génération de jeunes français n’est pas perçue comme une guerre, mais comme une vague expédition lointaine et exotique.

J’ai compris, à cette époque, pourquoi les anciens combattants se réunissent et se racontent : personne ne peut imaginer la réalité d’une guerre sans l’avoir vécue. Alors on enfouit. On occulte. Sans prévoir que ce pseudo-oubli va vous empoisonner pour longtemps.

La réinsertion, c’est retourner dans son entreprise sans grande conviction.

S’y emmerder très vite. Faire la vie dure aux chefs en agissant comme des caractériels. Chez Renault, je dépends d’un service d’orientation qui doit caser au mieux les employés au retour de l’armée. Tout le monde est compréhensif. Beaucoup de collègues sont dans mon cas : anciens d’Algérie, employés à problèmes. La hiérarchie ne sait comment composer avec nous : absentéisme, comportements irrationnels, refus de l’autorité. Mais qu’on nous fasse pas chier ! Voilà le mot d’ordre.

Je circule pendant un an dans différents ateliers, services, départements, sans me fixer nulle part. J’imagine mal passer ma vie à construire des bagnoles. On me suggère amicalement de toute part que… peut-être… je devrais… chercher ma voie ailleurs. J’en suis convaincu.
Le cinéma me passionne. Le père de ma femme, Olivier Hussenot, me présente à des amis. Je débute comme assistant avec un réalisateur de courts métrages d’animation.

Une autre vie…

Le court métrage de commande était, avant l’exclusivité de la vidéo, un secteur très actif du cinéma. Les grandes entreprises publiques et privées, les Pouvoirs Publics, rendaient prospères par leurs commandes un grand nombre de sociétés de production. C’est là que je fis mes classes, dans de petites équipes où il fallait participer à tout : écriture des scénarios, découpages, budgets, préparations, plannings, régie, prises de vue, éclairage, mise en scène, contacts avec les labos, montage. C’est une école pratique de premier ordre où il fallait à la fois satisfaire un client (le faire accoucher de ce qu’il voulait dire, expliciter son activité, s’accorder à sa vision des choses ou la faire évoluer) et nos propres ambitions esthétiques. Les conflits qui naissaient de cette dualité étaient enrichissants ; quoi dire et comment le dire. Il y a dans la cinémathèque des courts métrages de commande, beaucoup de chefs-d’œuvre.

Je participais ainsi à des sujets aussi divers que l’énergie atomique, le dépeuplement des campagnes, le crédit agricole, l’accouchement sans douleur, l’opération à cœur ouvert ; les études sur le sommeil, la culture intensive de la betterave, etc…

C’est après cette formation pratique que je suis engagé au Service de la Recherche de l’ORTF, dans la section Image.

Pierre Schaeffer, son directeur, est une figure de premier plan dans l’histoire de la radio, de la télévision et de la musique contemporaine. C’est l’Honnête Homme du 18ème siècle, pourvu d’une culture quasi universelle, à la fois ingénieur, artiste, écrivain, novateur, doué d’une faculté d’analyse critique qui nous fait trembler. Fondateur du Club d’Essai pendant l’Occupation, on dit de lui qu’il inventa la radio et ses formes d’expression. La dramatique, les plans sonores, la mise en onde en général sont des inventions qu’il normalisa sinon inventa. La radio d’aujourd’hui, dans sa pauvreté expressive, fait pâle figure quand on la compare aux riches foisonnements d’avant. (Ah ! Une dramatique comme les Maîtres du Mystère pour laquelle la France entière cessait de respirer un soir par semaine…)

Pierre Schaeffer

« Quelle est la substance de votre projet ? » disait-il.

La moindre hésitation vous renvoyait à la case départ. Le miracle du Service de la Recherche est qu’il fonctionna pendant 25 ans, avec des budgets conséquents, reconduits de haute lutte chaque année, à contre-courant de la tendance des médias évoluant vers la rentabilité, la recherche de l’audience à tout prix, le nivellement par le bas, la perte de qualité et de notion de Service Public.
Schaeffer avait une certaine idée du Service Public, comme un autre avait une certaine idée de la France. C’était l’intelligence et l’imagination au pouvoir. D’un abord plutôt glacial, bougon, la pipe à la bouche, d’un humour tranchant dans ses meilleurs jours, Schaeffer vous apprenait tout. L’exercice du dialogue avec lui était périlleux, déstabilisant. Les conflits et les ruptures monnaie courante. La remise en question de tout était l’ordre du jour permanent. La stabilité considérée comme facteur d’assoupissement. Aussi, l’organigramme de son service était-il régulièrement bouleversé. Cette mobilité dans les fonctions me permet ainsi d’être successivement régisseur, chef de production, réalisateur, producteur d’une émission de variétés expérimentale, dans un brassage ininterrompu de cinéastes, musiciens, peintres, et sculpteurs.

C’est l’une des deux périodes les plus formatrices de ma vie. (L’autre est l’expérience de la scène et du public).

Après quatre ans dans ce shaker tumultueux, et un conflit plus inattendu qu’à l’habitude, je démissionne pour aller voir ailleurs. Il était sain, parfois, de quitter le Service…

Mais Schaeffer, tout paterfamilias tyrannique qu’il fût, ou à cause de cela, n’aimait pas qu’on le quitte. Et il me sembla – mais sûrement était-ce l’effet d’un sentimentalisme déplacé – qu’il me vit partir avec regret…
Le chômage, à l’époque, était une notion qu’on croyait historique… On se recasait, avec quelques relations dans le milieu, sans difficulté. Je deviens ainsi chargé de production dans un magazine mensuel d’information de la jeune Deuxième Chaîne : Caméra 3 de Philippe Labro et Henri de Turenne.

Nouvelle expérience passionnante : la pratique de l’information à la télévision ; le plateau de direct, une fois par mois, pendant trois heures, sans filet. La tension nerveuse comme je la connaîtrai plus tard devant un public.
Puis je pars réaliser quelques sujets pour un magazine culturel sur la même chaîne : Le nouveau dimanche. Ma manière non conventionnelle, voire irrévérencieuse, de traiter les sujets artistiques me fait repasser la porte assez vite…

Mais quelle importance… C’est Mai 68 : c ‘est plus gai !

Cela baigne dans le bonheur : celui de la spontanéité délirante, quand tous les blocages et les interdits semblent effacés. Mai 68, ce ne sont pas les barricades et les simulacres de guerre civile, les petits jeux puérils auxquels se livrent, déjà, certains groupuscules, avec leur hermétique, leur goût de secret et du complot.

Ces trois semaines – seulement ! – imprévisibles ont impressionné le monde entier. On réalise la plus puissante machine d’état peut être mise en échec par une bande de galopins ; que tout peut être dit, contesté, aboli ; que les partis, les syndicats, les groupe de pression n’existent que parce qu’on les tolère, par habitude ; qu’on pourrait vraiment changer la vie, les institutions ; qu’une fois la mèche allumée le feu se propage dans tous les secteurs et met en lumière des ras-le-bol partout. Mais qu’il faudrait bien sûr, après l’explosion première, se structurer, s’organiser, pour bouleverser durablement un vieux pays comme la France ; qu’il n’y a pas de d’évolutions ou de révolution qui puisse faire table rase de l’histoire, des mœurs, de la culture. Je me suis frotté avec les purs et durs de toutes tendances, et dieu sait s’il y avait des tendances : des maoïstes aux marxistes-léninistes en passant par les trotskistes, les stals, les révisos. Il est vrai qu’à 31 ans, j’étais déjà vieux, que mon histoire était plus remplie que la leur.

Mais j’avais du mal à admettre qu’on traite tous les vieux de bourgeois, ou tous les CRS de SS ; que toute discussion fasse référence à des idéologies venues d’ailleurs qui, après tout, étaient loin d’avoir fait leur preuves ; qu’il était absurde de vouloir abattre un système pour le remplacer aussitôt par un nouveau plus contraignant.

Mais il y a la rue, les inconnus à qui parler sans retenue, les inconnues plus de tout effarouchées, la visite quotidienne à l’école des Beaux-Arts pour faire le plein d’affiches à coller dans son quartier. Et partout quelle ébullition !
Je vois un soir, au Quartier Latin, une douzaine de jeunes composer une chanson collective, l’écrire à la craie sur un mur et faire chanter les passants. Je sors du grenier ma vieille guitare de la Roulotte, et j’entreprends d’écrire, à nouveau, à nouveau des chansons.

Les brillants analystes prétendent qu’un explosion comme celle de 68 ne peut se produire que dans des sociétés sans problème. Quel dommage qu’ils aient raison ! Quel beau feu d’artifice on pourrait faire avec 3 ou 4 millions de chômeurs, 500.000 mal logés, des socialistes qui font la politique de la droite ! Mais les vrais problèmes rendent les gens frileux, hésitants.
Chacun se replie sur soi, doutant – c’est humain – de la collectivité qui exclut, des politiques qui trompent le monde. Repli sur soi. Solution individuelle.

La crise rend égoïstes riches et pauvres. Les premiers, accrochés à leurs privilèges, serrent leurs griffes plus convulsivement que jamais. Les seconds agitent désespérément leurs membres pour garder la tête hors de l’eau. Chacun pour soi. A L’évidence – quelle banalité – les solutions ne sont que collectives. Que faire ( !) pour qu’un pays aussi riche que le nôtre résorbe son chômage ? Changer la vie, le travail, la répartition des richesses… Avant tout, nos façons de penser, nos structures mentales (...)