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Autobiographie

L’armée…

(3e partie)

Cela se faisait à l’époque. Les conscrits mettaient un point d’honneur à arborer ces saloperies hors de prix, avant d’écumer tous les bistrots de leur bled en gueulant, avinés, vive la classe numéro tant, vive l’armée, et d’autres conneries du même panier.

C’est que je suis bon pour le service. Rien d’original si ce n’est à l’époque. On sait d’avance qu’on est promis à l’Algérie. Certains copains ont fini leur service et on été
rappelés.

L’angoisse.

Certains se couchent devant les trains. (C’est parmi ces rappelés qu’on dénombrera le plus de victimes au combat : les types partaient en opération avec des canettes de bière à la place des munitions…). L’Etat n’en finit pas de rallonger le service : pour l’instant c’est 24 mois. Cela passera bientôt à 27 : joyeuse perspective !

Le Conseil de Révision me donne un avant-goût de la chose militaire : devant moi, dans la file des mecs à poil, un polio tient difficilement debout cramponné à ses deux cannes. Il sera réformé, quand même, mais pourquoi cette humiliation ? Je me pose encore des questions naïves…

Sursitaire d’un an, je partirai avec la classe 58, en septembre.

Avec la Roulotte, on fait une tournée en Grèce pendant les mois d’été 58.

Il me vient l’envie, dans les derniers jours du mois d’août, avant de reprendre notre bateau, de disparaître dans la nature somptueuse de ce pays. Pour bagage, j’ai ma guitare et une petite musette en toile avec une chemise et un pantalon de rechange. Et deux bouquins : Naissance de l’Odyssée de Giono ; Le Colosse de Maroussi d’Henry Miller.

Deux viatiques pour faire parler les vieilles pierres de l’Antiquité, et comprendre quelque chose à la magie de ce pays. Je parcours la Grèce en stop, hébergé chez des inconnus qui vous font fête. C’était comme ça, la Grèce, avant les touristes et les programmes immobiliers.
J’appris plus tard que les prisons étaient peines –déjà- de prisonniers politiques, généralement communistes, vaincus de la guerre civile toute récente… Pourquoi ne pas rester ?
J’imagine ce qui m’attend au retour.

Le 2 septembre 58, je poireaute à la Caserne de Charras à Courbevoie, haut lieu de rassemblement des appelés. Cela pue. C’est sordide de saleté et de vieillerie.
Je suis affecté à Berlin… Et affecté tout court !
Mais beaucoup partent directement en Algérie.
Les Berlinois espèrent que… peut-être… qui sait… on les oubliera là-bas.

En attendant, les colonnes de civils qui deviennent militaires ressemblent vraiment à des déportés. Cela commence par 36 heures de train spécial ; la traversée, au pas, de l’Allemagne de l’Est, rideaux baissés ; l’arrivée à Berlin, dans l’ancienne caserne de l’état-major de Goering ; les hurlements de juteux alcolos en guise d’accueil ; ces fringues ridicules ; tout le système parfaitement rodé pour transformer des premiers communiants en matricules abrutis. Je ne force pas le trait. C’est la réalité prosaïque.

Je commence à comprendre… qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume. Rien par la suite ne viendra contredire ce constat.
Sauf les amis, les amours et les passions qui jalonnent la vie.

Berlin est île occidentale au milieu de la RDA. La vitrine artificielle du clinquant et de la réussite économique de l’Ouest.
Au-delà de la frontière barbelée commence le Mal, le froid, le mystère, la sourde menace Rouge ; On côtoie les Anglais et les Américains. Concerts, opéras, manifestations de prestige, musées, expositions. Toutes nos perms y passent. Sans l’absurde quotidien militaire, ce serait la belle vie.

« C’est la vie de château Pourvu que ça dure » nous font gueules les sous-offs en nous faisant faire des pompes… On oublie assez volontiers ce qui nous attend dans quelques mois. On n’y pense pas. On veut pas le savoir !

Les appelés à Berlin y restent un an avant de partir en Algérie. Il est d’usage que le départ en Algérie soit précédé d’une permission de 15 jours dans la famille. Sur le quai de la gare de Tempelhof, d’où partent les trains pour la France, arrive la police militaire. On m’embarque comme un malfaiteur. Je me retrouve au gnouf, la tête rasée : il manque un caleçon long et une liquette dans le paquetage que j’ai rendu.

Je passe une semaine à la prison militaire de Berlin.
Une semaine au trou quand je devrais être en perm… la première depuis un an… mon moral est au beau fixe !

Je hais vraiment tous ces cons !

Avec le recul, ces misères semblent dérisoires. Mais imaginez l’époque : des petits jeunes bien propres et bien sages, la tête remplie de vertus civiques, pas informés de ce qui les attend, pas politisés (à quelques rares exceptions), ballotés comme des sacs, réceptacles paranoïaques de toutes les rumeurs, réalisant peu à peu que tout que tout ce qu’ils ont appris n’est que mensonge, que ce qui les attend sera probablement terrible. Mais personne ne parle de guerre. L’appellation officielle de la guerre d’Algérie est « Opération de Maintien de l’Ordre »…

On sait pourtant par des copains de quartier ou d’usine, déjà revenus, qu’il y a des combats, des embuscades, des blessés et des morts. On a envie d’y être, une bonne fois, pour SAVOIR ; pour que cessent l’attente et le mystère. Et un beau jour on y est !

Après le passage obligé par le camp de transit de Marseille, foutoir immonde comme tous les camps de transit, ceinturé de miradors et d’enceintes électrifiées. Après le passage de la mer sur les bateaux de ligne, 2.000 à 3.000 troufions entassés dans les cales. Mauvaise météo… Les dégueulis, comme une immense mare, roulent d’un bord sur l’autre… Interdit de monter sur le pont.

Pourtant c’est beau l’arrivée en Afrique. Les couleurs, les odeurs, les silhouettes nouvelles. Au camp de transit d’Oran, encore un, on reçoit son affectation. Un nom de bled inconnu. On essaie de faire parler les chauffeurs. Des anciens, désabusés, qui traînent leurs pataugas comme des vieux. Qui n’ont pas beaucoup envie de parler… Finalement, on fera un bout de chemin en train. Sur la voie parallèle à la nôtre se gare un train sanitaire avec des blessés sérieux : gueules cassées, amputés.
Certains agitent leurs moignons pour nous saluer. Ils ont l’air content de repartir.
Pour eux, c’es fini. Ambiance dans notre convoi… Certains subiront leur baptême du feu au cours du voyage vers leur affectation : convois attaqués ; embuscades, beaucoup de pertes dans les rangs des appelés mal entraînés.

On s’en doute, mes 19 mois d’Algérie sont interminables. Jamais le temps ne fut si paresseux, si immobile. Un seul intermède heureux vient rompre cette monotonie mortelle : la permission d’aler me marier en métropole. J’ai connu Martine en Grèce, avant le départ à l’armée. Elle me suit en Algérie après notre mariage et s’installe à Elle attend notre premier enfant. Notre lune de miel s’est déroulée sous le signe de l’absence et des angoisses.

Je suis perché dans une casemate fortifiée, sur une hauteur (sur un piton, selon l’appellation officielle), chargé des transmissions militaires, essayant vainement de faire marcher des postes qui ne fonctionnent jamais, passant les messages « secrets » par le téléphone civil, pour être sûr qu’ils arrivent. Sur les lignes civiles les mecs du FLN posent des bretelles – des écoutes – et on établit avec eux des dialogues injurieux. Autour de la casemate, barbelés, miradors, zones minées où, la nuit, viennent exploser les ânes et les chiens du voisinage, réveillant en sursaut les sentinelles des tours, censées ne pas dormir ; pour signifier la consigne, elles ripostent aux explosions par des tirs nourris de mitrailleuses lourdes. Nuits agitées, sommeil rendu plus fragile encore par les puces et les punaises qui font partie du paquetage militaire en Afrique.

Cependant, par mes fonctions, j’échappe à la routine du cantonnement, situé dans un village en contrebas. Je suis assez tranquille pour dévorer 3 kg de livres par semaine. (C’est le poids d’une boîte à chaussures remplie de livres. Le poids des colis que la famille peut envoyer gratis, en Franchise Militaire, à son soldat. Je préfère les livres aux saucissons qui, de toute façon, arrivent avariés au destinataire.)

Notre région est plutôt calme, car pacifié quelques mois avant par la Légion. Reste une poignée de fellagas imprenables, planqués dans les douars alentour qui, finalement, se rendront, démoralisés par leur solitude, pour être aussitôt torturés.
Certain, à mort. Après avoir cru « à la Paix des Braves » qu’on leur proposait… Je suis assez peinard… enfin… pas trop quand même. Avec cette menace sourde qui plane sur un pays en guerre. La peur de tout et de rien. Une explosion. Un coup de feu isolé. Un cri. Une ombre. Le mauvais sommeil. La mauvaise bouffe qui, avec l’angoisse vous démolit le bide pour longtemps. Des blessés qui passent en camion. _ Des hommes torturés toute la nuit, qu’on emmène pisser, au petit matin, en les soutenant . Je m’échappe dans l’imaginaire des livres.

Bien sûr, la torture. Omniprésente.

Institutionnalisée. Pratiquée systématiquement à grande échelle. Jusque sur des enfants. C’est l’affaire de « spécialistes », mais tout le monde est au courant. Ceux qui sont contre ne la ramènent pas, par crainte de représailles qui sont nombreuses et variées dans la vie militaire (corvées supplémentaires, affectation dans un poste dangereux, brimades). Beaucoup y sont favorables. Je parle des appelés. Cela fait partie de l’arsenal de guerre subversive. C’est la guerre, quoi !

Parfois, par un besoin bizarre de justification, les services de renseignements font circuler des photos des exactions rebelles. On y voit, par exemples, un vieux couple de paysans pieds-noirs sagement couché dans son lit. Quand on y regarde mieux on voit qu’ils sont entièrement dépecés. Ou telle autre photo avec, en gros plan, des soldats français morts, le sexe coupé dans la bouche. Mais quand les cris interminables des hommes torturés s’échappent des caves que Quartier Général, les sourires sont jaunes, les cuites plus nombreuses au mess de la troupe. Et quand on apprend, un matin, que le bourreau en chef, boucher de son état, sous-officier d’active est morts d’une décharge de chevrotines à bout portant dans la tête, la chambrée applaudit… On n’a pas retrouvé la tête.

Dès mon arrivée en Algérie, en septembre 59, tout le monde sait qu’elle deviendra indépendante. Inéluctablement. Militaires comme civils. Les premiers ont gagné la guerre – stricto sensu – sur le terrain, à coups de combats, de ratissages, de quadrillages, de regroupement de populations, au prix d’un million de morts (un million de musulmans et 30 000 européens, dit-on…). La revanche de l’Indo ?
Les seconds n’y croient plus vraiment et s’accrochent à des espoirs chimériques, avant la grande fuite en catastrophe, précédée par la période du terrorisme abject de l’OAS. Triste fin. Après coup, les historiens ont démontré que l’Algérie était le parfait exemple d’occasions perdues. (Avant 1950, les musulmans ne revendiquaient que… la citoyenneté française !). Pays riche et passionnant, soumis à l’arbitraire politique et économique d’une poignée de gros colons, déterminés, génération après génération, à faire échouer toutes les réformes, à cantonner les arabes dans le rôle d’esclaves bon marché.

Egoïsme et imbécillité des riches, dont les capitaux, bien avant la fin, on fui vers des cieux plus juteux.

J’ai connu des pieds-noirs libéraux – artisans, commerçants, fonctionnaires – qui voulaient que ça change pour retrouver la paix et continuer à vivre dans ce pays qui était le leur. Certains sont morts de leurs convictions, beaucoup ont connu les plastiquages de la terreur. Aussi me suis-je souvent échauffé quand, de retour en France, on me demandait de décrire le pied-noir comme le sale colon qui fait suer le burnous, de conformer mon récit au manichéïsme de gauche. Si toute ma sympathie allait aux algériens et à leur espoir d’indépendance, je savais aussi l’inextricable déchirement des pieds-noirs. Une histoire sans générosité finit toujours en conflits sanglants. Mais l’Histoire est ce que les hommes en font. Est-elle jamais généreuse ?

Depuis 35 ans, je constate tristement que rien – ou si peu – n’a évolué. Que le monde reste invariablement soumis aux règles du profit, de l’exploitation, du racisme, en un mots à l’imbécilité la plus crasse.

Pour les torturés, la peur, la honte, les morts, les blessés.
Pour la tête pulvérisée du bourreau.
Pour le mensonge généralisé.
Pour l’inutilité absurde de cette guerre.
Pour le racisme rampant ou affiché.
Pour l’imbibition alcoolique des sous-offs anciens d’Indochine.
Pour tant d’années et de jeunesse perdues.
Pour les illusions définitivement envolées.
Pour m’avoir ouvert les yeux sur la réalité du monde.
Pour tout ça, finalement, merci l’armée !

Cependant je rapporte dans mon sac d’autres images qui ne sont ni de mort, ni de peur, ni d’ennui. La gentillesse des gens. Malgré tout ! Les petites filles arabes qui vont puiser l’eau, chargées comme des baudets. Le courage des femmes qui assurent la continuité de la vie dans les douars sans hommes.
Et les couleurs de l’Afrique, où je retournerai souvent plus tard, pour retrouver, intactes, la chaleur, l’hospitalité et la dignité.

Le retour

Dans le marais du temps immobile, pétrifié, le grand jour arrive… Après 28 mois. Au lieu de la joyeuse excitation, si souvent imaginée, on est vide, sans réaction, lessivé de tout souvenir, comme vieux.
Apathiques, dans l’ultime convoi de camions qui nous ramène à Oran pour l’inévitable camp de transit. Endormis et mornes, les 3.0000 libérables entassés pour 36 heures sur le Ville d’Alger, qui regardent sans la voir s’éloigner la vieille ville espagnole. Malades – du mal de mer – la plupart des soldats.
Du mal de mer et du reste.

J’ai plusieurs copains blessés ou convalescents qui voyagent en première classe. Je me faufile chez eux : j’éviterai au moins l’ambiance nauséeuse des fonds de cale. A Marseille, sur les quais, des gendarmes prétendent nous faire aligner en rangs par quatre pour aller jusqu’aux trains spéciaux garés dans la gare maritime. C’est une explosion de colère brutale, inattendue. Les libérables bombardent les cognes des ponts du bateau avec leurs sacs à paquetage (ça pèse 25 à 30 kilos…) L’incident nous rend joyeux. La spontanéité de la réaction à l’ultime connerie militaire réveille tout le monde. Les gendarmes s’éclipsent. L’armée française nous a donné en souvenir un beau diplôme : il atteste que je suis décoré de la médaille commémorative d’Algérie. Je le déchire en confettis.

On est déjà dans la peau de celui qu’on doit pas faire chier. Parce qu’il en a chié. Les mots du vocabulaire militaire sont limités : chier est un de ses fleurons.
Avec mon ami François-Xavier, le séminariste, on s’échappe du port pour nous offrir un luxe : prendre un avion à nos frais, qui nous ramènera en quelques heures à Paris. Où nous arrivons complètement saouls, après avoir goûté sans retenue toutes les jolies petites bouteilles des repas d’avion (à l’époque, les boissons étaient à volonté…)

Nos familles, à l’aéroport, sont consternées de voir débarquer deux poivrots !

Mais enfin on est là. On est rentrés. Et c’est Noël. Je suis épuisé, amaigri, irascible, mutique. Ma fille Emmanuelle naît quelques jours après. Elle est très mignonne. C’est la plus belle de la clinique. Mais je ne comprends pas ce qui m’arrive…

L’attende de sa venue puis les visites quotidiennes me sont pénibles physiquement. _ Je dors toute la journée sur le lit de ma femme. Je voudrais faire bonne figure, mais je suis vidé. On a fait de moi une sorte de zombie qui ne jouit plus des bonnes choses.