François Béranger

Accueil > Biographie > Mes chansons

Autobiographie

Mes chansons

(10e partie)

En octobre 90, j’ai reçu une lettre anonyme que je reproduis ici :
« La violence des mots, des images, s’oppose à l’édulcoré, au gentil, au bien léché, au bien sucé, à la variette, au non dit. A cette provocation répondent souvent indifférence ou hostilité médiatiques. Normal. Ce monde a une réalité, mais défense d’en parler hors normes. Tes chansons ont toujours été des urgences, des coups de boutoir à l’emporte pièce, qui n’ont pulvérisé ni tes rêves ni ta tendresse. La beauté sera convulsive ou ne sera pas ».

Sur mes chansons je ne ferai aucun commentaire. Ce que j’ai à dire y est contenu. Qu’on les écoute attentivement est ce qui peut leur arriver de mieux. Elles sont l’expression de mes convictions ou de mes expériences. Aucune n’est artificielle, concoctée pour plaire. Je ne fabrique pas de produits à la mode. Le suivisme et le mimétisme ne sont pas mon fort. Je crois qu’on est quand on est soi-même. Je crois aussi, majeure ou mineure, que la chanson est une forme d’art et que l’art doit subversif, bousculer les idées reçues, les formes existantes. Je me trouve bien timide dans le domaine de la subversion… Si c’était à refaire j’essaierais d’aller plus loin, de taper plus loin, de taper plus fort, voire d’être démago, comme certains, pour gagner plus d’audience.

(Mais la pratique de la démagogie à outrance serait en contradiction avec ce que je suis : incapable, sans rire de moi-même, de me livrer à la comédie mensongère de certains engagements de pur opportunisme…)

Sur scène, j’ai toujours distancié. Mon comportement a toujours voulu dire : une chanson n’est qu’une chanson, pas un fusil ou une grève ; je ne suis pas une star, mais un mec comme vous, ni prophète ni messager ; les drames, les conflits, les dénonciations n’empêchent par le rire, le sourire et l’humour ; passons un moment ensemble…

Cela n’implique pas l’amateurisme : j’ai toujours essayé de présenter des spectacles bien ficelés musicalement et techniquement.

Ces chansons, bref, j’ai essayé de les rendre efficaces. Je n’y suis toujours pas parvenu. Leur taux de réussite, selon mes critères, restera mon secret…

Quel avenir pour la chanson ?

L’évolution du Paysage Audiovisuel Français, la radicalisation des sociétés de production, les conditions économiques qui régissent le spectacle vivant, me font mal augurer de son avenir.

Résumons brièvement les passages obligés du chanteur et de ses chansons :

Producteurs de disques et Production

Les grandes maisons de production (généralement des multinationales) n’assument plus leur vocation de découvreur, de promoteur d’artistes. Elles font du chiffre avec de gros catalogues de valeurs sûres, et exploitent quelques stars. Le profit doit être immédiat. A cette condition elles investissent dans la production et la promotion. Il arrive encore qu’elles se laissent aller à prendre quelques risques et qu’elles produisent un disque. Si le succès n’est pas rapide, après une courte période de tests, la production est abandonnée. La promotion, corollaire indispensable à la vie d’un disque, n’est pas même tentée : car la promo coûte plus cher que la prod elle même et nécessite un long travail dans le temps. (Ce faisant, le producteur contrevient à la loi qui lui fait obligation de tout tenter pour faire connaître l’œuvre qu’il contribue à produire... Beaucoup d’artistes auraient pu gagner des procès rémunérateurs en faisant respecter cette loi ! Mais qui connaît et respecte la loi ?... ) La pente naturelle mène donc le producteur vers la tendance, le produit à la mode, ou l’exploitation tranquille du catalogue et des stars qui sont comme des rentes obligataires.

Le ci-devant producteur veut que son entreprise fonctionne selon des
critères incompatibles avec la création ou l’art. Mais on ne vend pas de la même façon une lessive ou un aliment pour chien et une chanson ! Or les maisons de production parlent de rentabilité, de cibles, de prévisions, de bilan et doivent des comptes aux actionnaires. Les cadres de ces entreprises ont souvent une brillante formation commerciale, mais sont totalement nuls, incultes, dépourvus du moindre goût dans le seul domaine où il faudrait qu’ils brillent : celui de la musique, de la chanson, de l’art en un mot.

D’ailleurs ils n’en font pas mystère : la chansonnette ne les branche pas du tout ! Ce n’est jamais que du vent qu’il faut vendre.

Ces réflexions viennent de ma propre expérience : je n’invente rien.

Mais n’accusons pas le simili-producteur de tous les maux : nous vivons dans un système le libéralisme de plus en plus sauvage où l’on est effectivement condamné à réussir ou à disparaître.

Photo originale de Rénald Destrez
Merci à Christian Queuille ;)

Alors, quelle solution pour l’auteur-compositeur-chanteur ?

Être riche d’un héritage familial ou d’un succès précédent, et investir ses propres fonds. Trouver, vaille que vaille, une formule artisanale de production. Ce dernier cas, le plus fréquent chez les indépendants, fait qu’on travaille dans des structures à dimensions humaines, et non plus dans des usines anonymes où la responsabilité est diluée, l’interlocuteur toujours absent, le mensonge envers l’artiste institué en stratégie permanente. Mais la modestie des moyens induit des limitations : limitations techniques ; limitations de pouvoir dans les rapports avec distributeurs et décideurs de médias. Beaucoup d’entre nous n’ont pas d’autre choix : il faut faire avec.

L’éditeur et l’édition

Je ne cite ce secteur que pour mémoire. On se demande pourquoi il existe encore, tellement son inutilité est flagrante ! L’éditeur, autrefois responsable de l’édition papier des chansons, de leur diffusion, voire de la recherche de nouveaux interprètes, se contente aujourd’hui, dans l’immense majorité des cas, d’empocher 50 % des droits d’auteur, de gérer son catalogue, parfois de signer des contrats de sous-édition avec l’étranger.

Certains, dans le meilleur des cas, participent financièrement à la promotion de spectacles, ou servent de banquier aux auteurs dans le besoin, au moyen d’avances, remboursables, évidemment, sur les droits à venir. La disparité entre le pourcentage exigé par l’éditeur et son travail effectif est proprement aberrante. Mais rien ni personne ne vous obligent à vous faire ainsi maquereauter... (sauf certaines productions qui exigent, dans leurs contrats, en plus d’un fatras de conditions souvent léonines et jamais respectées, qu’on leur abandonne les droits d’édition...)

La distribution

Si produire un disque reste du domaine du possible, le distribuer oblige à passer par les volontés du distributeur, qui évolue dans un domaine quasiment industriel, hors de portée de l’artisan. Coût de l’opération : 40 % du prix de gros.

La promotion

J’ai décrit plus haut le scénario-type des rapports entre le produit et le décideur-programmateur. Je n’ai pas parlé de cette catégorie de gens, souvent respectables, qu’on nomme improprement attachés de presse et qui sont, en fait, des chargés de promotion. Leur métier est ingrat. Je tire mon chapeau à ceux et celles qui le pratiquent honnêtement.

Quand vous êtes sous contrat dans une grosse boite de production, on vous présente souvent, après la sortie d’un disque, un plan-médias. C’est un document qui présente toutes les actions promotionnelles que le dynamique service promo va entreprendre pour faire de vous la star de demain, vous faire entrer dans les hits et dans les charts, vous faire figurer dans les play-lists... (le franglais est de rigueur : c’est plus chébran). Les résultats sont généralement plus... discrets ! On ne sait pas qui a fait quoi, comment, auprès de qui. Quelles sont les vraies réactions des programmateurs. Si même le travail a été vraiment fait. En quels termes et avec quel argumentaire. Il arrive parfois, fortuitement ou volontairement, qu’on puisse exercer un contrôle : on a des surprises. Généralement mauvaises : le disque a bien été expédié, mais les relances téléphoniques ou autres, n’ont pas été faites (il faut harceler 10, 15, 20 fois un responsable pour qu’il écoute votre disque ou... prétende l’avoir écouté !) Au pire, le disque n’est jamais arrivé ! Dans les grandes entreprises le contrôle du travail des gens est impossible. On nage dans le brouillard. On déprime. On finit par laisser tomber.

Sur le chargé de promotion free-lance, qu’on engage et qu’on paie soi-même, la fonction de contrôle est en apparence plus simple, quotidienne. La responsabilité n’est pas diluée dans un personnel pléthorique. Le free-lance peut avoir des relations personnelles avec les décideurs : ça aide à l’efficacité de son travail, et ça permet, au moins, de savoir la vérité. Mais la promo est le métier du free-lance. Les programmateurs, ses cibles. Il doit ménager l’avenir, son avenir. Il n’a aucune envie, sous prétexte de défendre un produit -et il faut parfois le faire d’une façon... opiniâtre- de ruiner la qualité de ses relations, de brûler son carnet d’adresses.

Résoudre le problème de la promotion, c’est résoudre la quadrature du cercle !

Le spectacle vivant

Le public potentiel du spectacle vivant a changé. Je ne connais pas tous les
facteurs qui ont déterminé cette évolution. On parle de l’avènement des nouvelles techniques de communication : télévision, vidéo, qui n’incitent pas à sortir de chez soi pour aller au spectacle. Et de bien d’autres choses. Le fait est que le public s’est raréfié et que son budget loisir a fondu, crise économique aidant. Les organisateurs de concerts du domaine privé, pas plus que d’autres entrepreneurs, n’aiment perdre de l’argent. On les comprend. Ils ne veulent investir qu’à coup sûr, sur des produits sans risque, à l’image des producteurs de disques, après avoir vérifié que le chanteur a fait une salle à Paris (indispensable pour la province), que son press-book est bien rempli et que les prime-time de variétés sur les chaînes nationales l’ont accueilli plusieurs fois. Cette dernière condition est la plus déterminante. Si, en plus, une de vos chansons est un tube sur toutes les chaînes de radio, la gloire provinciale est à vous.

Les producteurs privés ont privilégié, pendant les années 80, les grands spectacles, les méga-productions : il est plus rentable de remplir une fois le Palais des Sports de Bercy que de produire 10 concerts dans des salles de 1.000 places

Retour à des critères de spectacle plus humains, ou effet de la crise, épuisement de la mégalomanie des stars et de leurs producteurs, bouillons financiers spectaculaires, on voit depuis quelques années les petites et moyennes salles accueillir à nouveau des spectacles de chansons. C’est heureux. La chanson s’épanouit mieux dans une certaine intimité.

Quant aux petits organisateurs, survivants des associations issues de 68, -dont la politique culturelle était souvent en contradiction avec celle des municipalités- c’était facile de les asphyxier : en pratiquant, par exemple, des tarifs prohibitifs de location de salle, pour les priver de lieux où recevoir les spectacles... Autrefois cette catégorie d’organisateurs oubliaient fréquemment de payer les charges sociales sur les salaires des artistes ... ce qui allégeait d’autant leurs charges financières et leur permettait de tenir, bon an mal an. L’application stricte de la loi dans ce domaine a eu pour effet pervers de garrotter complètement les associations. Le spectacle vivant y a perdu une grande part de sa liberté et maintes occasions de s’exprimer.

Une vraie politique culturelle, intelligente et concertée, aurait dû instituer de nouvelles pratiques dans le domaine des taxes fiscales et des charges sociales. On a préféré privilégier une politique de PRESTIGE, de GRANDS TRAVAUX, accentuant le centralisme parisien, au détriment d’actions locales en profondeur et à long terme. L’Arche de la Défense, l’Opéra-Bastille, la Pyramide du Louvre, autant de gouffres financiers qui font de la France provinciale et profonde des déserts culturels. La DECENTRALISATION, qui donne le pouvoir financier aux élus locaux, n’a pas dénoué la situation : la politique culturelle véritable y est aussi absente qu’au niveau national.

Les organisateurs du domaine subventionné (Maisons de la Culture etc... ) obéissent aux mêmes règles que ceux du privé. Ils en ajoutent une supplémentaire : le prestige.

Sous le règne d’un précédent monarque républicain (VGE), on décida que la Culture devait être rentable comme n’importe quel produit, dans la logique du libéralisme à tout va. Outre que cette politique témoigne d’une méconnaissance grave ou d’un mépris total de la chose culturelle – car l’art n’a pas à être rentable – elle fit disparaître durablement beaucoup d’activités artistiques. Les directeurs du domaine subventionné furent priés de rentabiliser un peu l’argent de l’état ou des Collectivités Locales. D’en perdre un peu moins, quoi. Il est vrai que depuis Malraux on assistait à beaucoup de gâchis : celui, en particuliers, de tous ces metteurs en scène contestables se faisant plaisir en créant, luxueusement, des œuvres contestables.
La chanson, qui n’y était pour rien, la pauvre, se vit rogner les ailes. La programmation des spectacles diminua.

On ne conserve, pour le prestige, que les spectacles de stars.