François Béranger

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Autobiographie

La critique

(9e partie)

J’ai un press-book d’un volume impressionnant. La plupart des papiers sont globalement bons, quoique bourrés de redites, de redondances inévitables. Les seules vraies mauvaises – très méchantes – critiques sont liées à mes passages à Paris.

Lors de mon premier passage dans la capitale, au Théâtre de la Renaissance, les critiques parisiens sont d’une telle unanimité dans l’aigreur et l’hostilité, que je fais agrandir, au format poster, des coupures de journaux, pour les afficher dans le hall d’entrée. J’invite les gens à écrire ce qu’ils en pensent sur un mur de papier. On rigole bien, à notre tout, en lisant leurs réactions. On s’amuse comme on peut.

Claude Fléouter, après deux papiers méchants dans le Monde, finit par pondre un dithyrambe délirant sur moi. Explication : mon producteur de l’époque est devenu le sien, pour une série d’albums de musiques ethniques…
Grande leçon de déontologie.

Sur la chanson en général

Les débats du genre : la chanson est-elle un genre majeur ou mineur me gonflent. Les propos de Gainsbourg sur la chanson, art mineur me font sourire. C’est un des rares sujets, à ma connaissance, abordés par Gainsbourg – un des plus grands faiseurs de chansons du siècle – où il est pris en flagrant délit d’imbécilité. L’imbécilité n’étant pas sont fort on peut imaginer une provocation de plus…

La chanson, la bonne, l’efficace, est un genre qui impose concision, synthèse, clarté. Texte et musique sont indissociables. Car, à la différence de la poésie, une chanson ne se lit pas : elle s’écoute. On peut aussi dire la poésie mais elle devient chanson…

Pour moi une chanson est efficace quand elle est bonne. Une chanson efficace est du domaine de la magie. La fabriquer tient de l’alchimie, du miracle et…de beaucoup de travail.
Elle peut naître en cinq minutes ou en deux ans. Le temps ne fait rien à l’affaire. Ou à la faire. Elle existe depuis toujours et reste la seule expression authentiquement populaire. Elle accompagne tout et partout. Elle rit, elle pleure, elle dénonce.

Qu’elle ait été, depuis quatre-vingts ans, honteusement kidnappée et prostituée par des marchands de soupe, qui en ont fait un objet de profit, est UN GRAND MALHEUR. Mais elle survit, et survivra, CAR ELLE EST EN NOUS. Comme LA VOIX et LES MOTS sont en nous.

Elle survivra, malgré l’impérialisme américain qui sévit AUSSI dans le domaine de la chanson, servilement relayé, depuis quarante ans, par les décideurs médiatiques, qui ont fait du public un consommateur conditionné. Parfaitement conditionné à acheter des disques – écouter des œuvres, assister à des spectacles – OU L’ON PARLE UNE LANGUE QUI N’EST PAS LA NOTRE.

La gravité de la déculturation est phénoménale.

En fait, le public n’écoute plus une chanson, mais une œuvre où les mots d’une langue qui lui est étrangère, sont perçus comme un élément musical. On peut estimer à un pour mille le pourcentage d’auditeurs français comprenant les paroles anglo-saxonnes…(Les paroles des chansons US sont souvent d’une nullité, d’une mièvrerie, d’un infantilisme qui dépassent les limites. C’est heureux, alors, que les gens ne les comprennent pas !)
Peut-être faut-il – pour la majorité – qu’une chanson ne dise plus rien, qu’elle soit insignifiante, qu’elle ne vous renvoie surtout pas l’image de la réalité, ou une poésie trop violente.
Peut-être… Peut-être… que toute chose glisse vers le bas, se pervertit, s’appauvrit, dégénère. Je ne sais.
Mais bon, je l’avoue, j’ai quand même de l’admiration – voire de la tendresse – pour certains chanteurs américains : Joe Hill, Woodie Guthrie, Pete Seeger, -évidemment-mais aussi : Tom Waits, Lou Reed, Neil Young, Ry Cooder, Randy Newman, Léonard Cohen qui sont des auteurs, pour le moins signifiants.

Après cette envolée lyrico-colérique –dont je m’excuse- je dirai que mes contemporains en showbiz font de très belles chansons : Jonasz, Souchon, Voulzy, Le Forestier, Charlebois, Vigneault, Higelin, Guidoni, Jean-Claude Vannier ont produit des chefs-d’œuvre. Sans parler des monuments qu’on ne cite plus : Brassens, Brel, Ferré. Des chefs-d’œuvres d’autant plus admirables qu’ils ont su franchir les fourches caudines des médias, sans démériter.
Car là est le problème : comment faire de belles, efficaces et signifiantes chansons et passer dans les médias ?

Les médias : passage obligatoire

L’exorbitant pouvoir

J’ai connu une époque où certains – comme moi – pouvaient se passer des médias. Notre médium c’était les associations créées en grand nombre après 68, pour combler les vides de la vie culturelle ou proposer une alternative à la culture dominante.

J’ai fait cent concerts par an, pendant douze ans, avec 1.000 spectateurs en moyenne, dans ce circuit… C’est dire si le circuit parallèle drainait beaucoup de monde : spectateurs et acheteurs potentiels de disques. L’ère des associations a cessé entre 78 et 80. Alors plus d’alternative. Un seul passage obligé : les médias et les circuits commerciaux.

On a cru, avec les Radios Libres à la naissance d’un nouvel espace de liberté, pour contrebalancer l’exclusivité des ondes officielles ou des radios périphériques. Cet espoir a été un feu de paille : dès que légalisées les radios libres ont déployé tous leurs efforts pour ressembler aux anciennes. Recherche de l’audience et du profit publicitaire. Elles ont cessé d’être libres pour devenir privées : privées d’originalité et de liberté. (Il subsiste quelques exceptions à audience confidentielle).

Le programmateur – la barbarie du terme fait déjà peur : ça sonne comme ordonnateur des pompes funèbres, ou exécuteur de pompes funèbres ou exécuteur des hautes œuvres – est tout puissant. Il représente les intérêts, la stratégie, l’esprit de la chaînes. Sa position dominante fait qu’il s’imagine – mégalomanie logique – tout savoir sur le goût des gens : il le fait. C’est grave et c’est faux. Il ne représente pas le goût des gens : il le fait.

Les techniques de matraque, de répétitions, de suggestion permettent de créer une mode, un engouement, avec n’importe quoi ou n’importe qui : ces stratégies viennent de la publicité et sont parfaitement rodées.

La toute puissance du programmateur confine parfois à la goujaterie absolue : une attachée de presse présente un nouveau disque ; lui prend des mains, on regarde la pochette et on balance l’objet dans la corbeille à papier, sous ses yeux. En quelques secondes le sort d’une production s’est joué. L’investissement humain, financier, voire la qualité du produit sont niés, méprisés, anéantis. Selon quels critères ? En fonction de quoi et de qui ?

Exemple extrême : soit ! Il y a des corbeilles à papier plus courtoises… pour un résultat identique.

Je veux bien qu’il existe de bons programmateurs, honnêtes, attentifs, respectueux, parfaits quoi ! Mais comment faire face – entre autre problème – aux centaines de productions nouvelles qui s’accumulent chaque mois, dans des structures d’organisation totalement inadéquates ? En outre, la position charnière du programmateur – au carrefour d’intérêts financiers considérables – permet d’imaginer que la vénalité fausse le jeu et produit ses ravages Ne soyons pas paranos ! N’accusons pas sans preuve ! Mais enfin… ce serait bien le diable si ce secteur d’activités échappait à la corruption.

Quoiqu’il en soit le programmateur est là. Face à lui – mais brillant surtout par sa non-existence – une corporation de chanteurs maladivement individualistes, incapables entre eux un front commun de résistance à cet état de fait, de proposer des solutions.

DONC, HORS MEDIAS POINT DE SALUT !

Le phénomène n’est pas propre à la chanson. La médiatisation confère le droit d’exister publiquement.

Pour ma part, je crois savoir que j’existe. Mais pour qui ?