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Autobiographie

Faire carrière dans la chanson : vous plaisantez ?

(7e partie)

Fin 68, avec six amis, nous créons une société d’étude et de réalisation en relations publiques. L’ère du conseil en ceci, cela, en n’importe quoi, commence. L’économie est florissante. Le secteur tertiaire aussi. Nous pensons que la remise en question, l’originalité, peuvent s’appliquer à ce secteur d’activités.

On est en plein dans la mouvance de 68. Les pouvoirs publics, les grandes entreprises, pas particulièrement révolutionnaires dans leur essence, ont néanmoins le souci de donner d’eux une image nouvelle, dépoussiérée. Sans grand risque, bien sûr, puisque la réaction à Mai 68 a été puissante, et que l’Ordre règne à nouveau.

Par exemple, une Ville Nouvelle nous demande conseil sur la conception et la réalisation des futurs équipements culturels. L’esprit de notre projet est qu’il faut donner le pouvoir aux gens, éviter le dirigisme, etc… Notre projet est jugé brillant, intelligent et… soigneusement enterré au fond d’un tiroir.
On nous demande, en fait, de voiler l’ordre établi d’un simulacre de nouveauté. D’intervenir sur l’image et pas sur les structures. L’emplâtre sur une jambe de bois. Mon rôle dans ce groupe est d’avoir des idées délirantes, d’animer les séances de brainstorming que nous pratiquons beaucoup. Au fil des mois mon enthousiasme s’émousse : le client a toujours raison puisqu’il paie, fut-il plus réac ou plus idiot.

Avec ma vieille guitare j’ai enregistré une douzaine de chansons sur un minicassettes. Je les fais entendre à mes associés. Ces chansons, je les ai faites et enregistrées sans idée préconçue, comme ça, par urgence personnelle.

Un de mes collègues, à mon insu, transmet cette cassette à une directrice artistique chez CBS. On me convoque. On me demande si ça m’amuserait de signer un contrat de cinq ans pour enregistrer des disques. Tiens ! Pourquoi pas ? Je signe.

CBS (multinationale US) et son patron ne sont pas précisément des révolutionnaires… Mais la logique commerciale veut qu’on tente de récupérer toutes les tendances à la mode. J’en suis une. En avant ! Mon premier 45t voit le jour en une seule chanson : Tranche de Vie. Pour écouter la chanson entière il faut retourner le disque : la fin sur la face B. Le pari commercial de CBS est juste : Tranche de Vie, pour l’époque, est une chanson originale dans la forme et le fond. Et le chanteur n’en est pas un ! Cela amuse les programmateurs : je rentre dans les play-lists. Un certain public, frustré de son explosion soixante-huitarde, suit le mouvement et achète le disque.

Dans la dynamique de ce premier succès CBS me fait enregistrer un premier 30cm qui, lui aussi marche bien

Ainsi devient-on chanteur...

La pochette de cet album est un collage de Martine Hussenot qui résume assez bien l’esprit de l’époque : Lénine statufié soutient d’un doigts nonchalant le logo de la multinationale CBS … A moins que le geste veuille dire : je vous l’ai bien mis. Des petites filles fraîches lessivent le socle de la statue, sous le regard d’un clown hilare et inquiétant. Devant elles, un tas de pavés qui n’attendent qu’à être lancés. Quelques fleurs y poussent. Plus loin, un CRS énorme charge un petit homme, tout seul sur le quai désert d’une gare de banlieue. A l’intérieur de la pochette : album de famille, avec Emmanuelle, ma fille, Stéphane, mon fils né en 62, une femme kabyle, les chars russes à Bratislava, des lavandières de la Goutte d’Or, et moi, avec l’éternelle Julie sur l’épaule (c’est le perroquet de la famille).

Avec ce premier 30cm je fais l’expérience désagréable de la façon dont les producteurs travaillent : vous donnez vos maquettes et quelques semaines plus tard on vous convoque au studio pour enregistrer la voix… Vous découvrez alors ce que sont devenues vos chansons, triturées par des arrangeurs inconnus – parfois de talent – mais qui aucun dialogue ne s’est jamais établi. Je me sens trahi par mon inexpérience.

Dès le second album (Ca doit être bien) j’impose une formule musicale cohérente : le groupe américain Mormos. Ce groupe, installé à Paris, a un talent et un professionnalisme évidents. Mais leur inspiration et leur son ont vingt ans d’avance. Aussi ce disque piétine-t-il, commercialement, comparé au premier. CBS me fait moins de sourires, d’autant que mon esprit curieux me pousse à vouloir tout comprendre du fonctionnement de la production. Je veux bien être un produit… Mais conscient. Ce n’est pas l’usage qu’un chanteur se mêle de tout. Je suis atypique. Je les agace. Je ne les amuse plus.

Aussi est-ce d’un commun accord qu’on se sépare, à l’amiable, après deux ans. Je rejoins, en 1972, une petite société de production animée par mon premier éditeur : l’Escargot-Sibécar, où je resterai 10 ans et enregistrerai 8 albums.

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