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Autobiographie

Mes jeunes années

(2e partie)

Béranger est mon vrai nom. Béranger, François, Marie. Mes frères et sœurs se prénomment aussi Marie : notre mère a une particulière dévotion pour la Sainte Vierge. Je suis né en 1937. En août, pendant les chaleurs.

Par hasard dans un village du Loiret, près de Montargis où mourut Aristide Bruant…

Je n’ai pas d’admiration particulière pour le chansonnier montmartrois : l’origine de sa fortune reste un mystère. Le fait est qu’il acheta le château du coin sur le tard et qu’il y finit ses jours en hobereau. Après avoir fait l’essentiel de sa célébrité grâce aux voyous et aux prolos, engueulant les bourgeois venus s’encanailler dans son cabaret.

C’est louche. Bref, il fit de belles chansons sur les pauvres. Mais peut-on être un grand artiste et un salaud ? Sans doute, oui.

Quant à l’autre, le grand Béranger, ce n’est pas mon parent. Je trouve le personnage sympathique, mais l’œuvre assez rasoire. Du courage dans les convictions, jusqu’à la prison. Un vrai chansonnier quoi ! Et quelle célébrité de son vivant !
Mais, bon, Bruant, Béranger, c’est drôle. ( ?)

Par hasard, disais-je, mon lieu de naissance. J’aurais dû dire nécessité : mes parents mariés un an avant, en plein Front Populaire, n’ont pas de logement (on disait logement chez les pauvres, appartement chez les riches).
Mon père travaille chez Renault, à Billancourt. Militant syndicaliste. Sa jeune femme, pendant les grèves, lui passe des sandwichs à travers les grilles. C’est l’époque des dures bagarres et des grands espoirs. Ma maman enceinte et sans logement passe donc les derniers mois de sa grossesse chez ses parents (mécanicien en cycles et couturière). Je ne suis jamais retourné dans ce village mais j’ai écrit une chanson où il est dit que ça doit être bien d’être de quelque part, d’avoir un pays, d’en partir, d’y revenir. Nostalgie des racines. J’ai vécu dans beaucoup de lieu, à la ville, à la campagne.

Mais je suis de nulle part.

J’ai des souvenirs très précis de ma petite enfance. Mes parents sont étonnés, à qui je raconte des détails infimes de la vie quotidienne. Les premiers congés payés en vélo ; le camping sous la tente fabriquée par ma mère ; le vieux chanteur des rues, avec une moustache blanche, qui passait tous les samedis, et dont l’unique répertoire était Le temps des cerises.

Je suis un bébé plutôt calme. Pendant que ma mère se tue la santé sur sa machine à coudre Singer à pédale (confection en série payée à la pièce), je joue pendant des heures à sortir du buffet, puis à ranger, le service à café en porcelaine, sans jamais rien casser. Les jouets m’ennuient. D’ailleurs ils sont rares. J’ai toujours préféré les objets qu’on utilise dans leur fonction première. Par exemple une bouteille de porto-pied de lampe ou un vieux pneu transformé en puits, me font braire.
On habite Suresnes dans une pièce-cuisine au rez-de-chaussée.

De la fenêtre on voit le train de banlieue. Ma mère me prend dans ses bras et on fait au-revoir de la main à mon père qui part à l’usine, dans son train, avec sa musette et sa gamelle. J’aime les trains. Beaucoup moins les banlieues et les villes en général.
Mon père mobilisé. L’odeur et le tissu qui pique des uniformes de soldat. Les godasses à clous de l’armée française, leur odeur de graisse, et… les bandes molletières !
Ah ! La bande molletière ! Je n’en ai jamais porté, mais elle symbolise pour moi l’inesthétique, l’inutilité, la volonté qu’à l’armée de rendre le trouffion ridicule.
Comment voulez-vous que l’on gagne une guerre en emmaillotant ainsi les mollets du soldat de ces bandes informes et molles qui glissent, bouchonnent, s’emmêlent et font trébucher.
Mon père démobilisé, commence une grande errance, au hasard des activités paternelles.

Sans transition on passe d’un logement de prolo à un hôtel particulier de Boulogne, sur les bords de la Seine, où mon père dirige un Centre de Jeunesse. On est aux premières loges pour assister au bombardement des usines Renault par les Anglais. Quel beau feu d’artifice ! La gravité du bilan -500 morts, 1500 blessés- ne me fait ni chaud ni froid. Je râle car il faut descendre aux abris. Le château mitoyen est la résidence du gouverneur militaire allemand. Perché sur une échelle appuyée au mur, je regarde des heures le défilé des uniformes de l’armée occupante. Ils sont très forts en matière d’uniformes, ça rutile et ça brille. Dans les rues autour de château, leurs soldats exécutent des relèves de la garde impeccables, en chantant.
Les gens sont très impressionnés par les chants de l’armée allemande : c’est juste et c’est à plusieurs voix.

Ma mère chante. Elle est couturière. C’est de la famille et de tradition. Elle chante les tubes de l’époque : Eliane Célis, Damia, Fréhel, Trent, Jean Sablon, Jean Lumière.
Mon père chante aussi et fait chanter : dans les Auberges de Jeunesse, dans les mouvements de jeunes en général, on a exhumé la vieille chanson française.

Mon enfance est pleine de chansons.

Ces dix premières années sont, comme pour beaucoup de gens je suppose, une sorte de paradis perdu dont j’ai pris conscience que tardivement. La magie de l’enfance…

J’ai raconté ça, au travers de quelques souvenirs précis, dans une chanson que personne ne connaît ( !) : « Au paradis perdu », enregistrée dans la tradition du tango, avec le Sexteto Major de Buenos Aires.
D’autres châteaux encore. A la campagne. Des vaches, des chevaux, des cochons et des poules. Les arbres et les patates qui poussent. La pêche dans les petites rivières.
Aucune ville ne m’attirera jamais autant que ça.

Dans notre dernière résidence mon père se cache des autorités allemandes. Il appartient à un réseau qui fait passer en Zone Sud (la fameuse Zone Nono !), sous de fausses identités, des enfants juifs échappés à la rafle du Vel d’Hiv et, plus généralement, aux mesures anti-juives des paltoquets obscènes de Vichy.
D’ailleurs on l’arrête un matin. Des nervis en manteau de cuir et chapeau moi, la nuque rasée, l’embarquement dans une Traction Avant Citroën. On le relâche le soir.
Il fallait qu’il s’explique sur un point de détail ubuesque : pourquoi n’a-t-il pas fait coudre la francisque de Pétain dans le blanc du drapeau français… Affaire d’Etat ! Mes parents ont senti le vent du boulet.

Souvenirs à foison…

Bichette : la vieille jument réformée de la cavalerie, reconvertie en bête de traie. Je suis le seul à pouvoir encore la monter, sans doute à cause de mon faible poids. Je la sors en douce de l’écurie. Comme elle est grande, je la conduis près d’un mur en ruine pour l’escalader, et nous partons à l’aventure, à la terreur de ma mère. L’extrême douceur de cette bête avec moi, ne refusant aucune fantaisie d’itinéraires, sauf les chemins trop abrupts où, sans doute, je pourrais tomber.

La débâcle d’une unité allemande : cachés sous les arbres pendant le jour pour échapper aux avions, ils repartent de nuit, abandonnant tout ce qui les encombre. Au matin, les sous-bois sont jonchés de matériels de toutes sortes : armes, munitions, uniformes, à la grande joie des gamins.
C’est l’époque où il faut, quand on en a un, soigneusement cacher son vélo : les Allemands aiment beaucoup les vélos des civils…
Les Allemands (les Boches…) crèvent de faim. Ils ne sont pas les seuls, mais eux réquisitionnent. En tuant des porcs à coups de fusil, par exemple, sans les saigner aussitôt, ce qui rend la viande immangeable. Maigre consolation pour le métayer lésé qui regarde la scène derrière une haie…
Le Boche donc, pour améliorer l’ordinaire, pratique aussi la pêche à la grenade dans le canal ou l’étang. Sur des milliers de poissons ainsi tués en une seconde, il prélève quelques kilos et laisse pourrir le reste. Haine des autochtones privés de pêche et poissons depuis des années.

Les premiers hommes noirs (des nègres !) que je vois en vrai sont des soldats de l’Intendance de l’armée US, conduisant d’énormes GMC. Ils éventrent des sacs d’oranges avec leur poignard-baïonnette, et nous en lancent comme on lance une balle de base-ball. Ils rient, mais on trouve cette façon très agressive.
Je mange, ainsi, ma première orange et la trouve très amère : j’ignore qu’il faut la peler. Ma mère en pleure…

Les Amerlocks (ou Amerloques ?) mangent beaucoup de corned-beef contenu dans des boîtes de cinq ou dix kilos. Après ouverture de la boîte on trouve dix à quinze centimètres de belle graisse blanche figée, qu’ils jettent aux orties. On va la ramasser pour la cuisine : la première depuis des années.
L’alcool est le seul produit qui manque aux hommes noirs (aux hommes blancs aussi, sans doute). Pour s’en procurer ils donnent tout : cigarettes en cartouches, chocolat en plaques, essence en jerrycans, rations individuelles, vêtements militaires. Le pharmacien troque ainsi son stock d’eau de Cologne rebaptisé gin.

L’haleine américaine sent la lavande. L’Amérique, c’est la profusion. La surprise. Comme celle de ces vieux fumeurs privés de tabac depuis quatre ans, fumant goulûment les premières Philip-Morris (celles des paquets kaki) et se retrouvant, assommés, le cul dans l’herbe : elles contiennent, paraît-il, une dose d’opium.

La magie d’une ration individuelle de l’armée américaine…

Cette boîte à chaussures en carton paraffiné, complètement étanche, et ses multiples enveloppes successives qu’il faut éplucher comme un oignon pour découvrir lentement les trésors qu’elle contient : cigarettes, Nescafé, sucre et lait en poudre, la petite boîte ronde contenant de l’alcool solidifié pour réchauffer la gamelle…
La cruauté des Résistants de la Dernière Heure et leur justice expéditive sur des innocents. Quelques jeunes femmes nues, pitoyables, la tête rasée, poussées en avant par la populace.

Mon regard d’enfant sur leur ventre.

Assez vite, après avoir vu les gamins et gamines de mon âge jouer à des jeux bizarres, généralement derrière des haies touffues ou dans les herbes hautes, je joue au docteur avec une cousine. C’est une patiente très patiente et consentante. J’en garde un souvenir de grande chaleur, comme si la fièvre m’avait pris brusquement, accompagnée d’une essoufflante tachycardie.
Mais mon premier amour est Marie-Louise R., fille d’amis de mes parents, dont les nattes blondes et les taches de rousseur me font défaillir. Sa petite robe en vichy. La chaîne d’or à son cou avec une médaille de Sainte Thérèse.
Bien sûr, je n’ai jamais osé joué au docteur avec elle, et elle n’a jamais su ma passion.

Quelques humanités

L’ascension sociale de mon père me permet de faire mes humanités. Il en éprouve sans doute plus de fierté que moi, qui ne réalise que bien plus tard – à l’époque où je me confronte au monde ouvrier – quelle chance c’est d’avoir un bagage. D’être instruit. D’avoir en poche quelques armes culturelles, la tête bien faite.

Mon père est un autodidacte. On le mit sur le tas à douze ans, après le certificat.

La jeunesse de mon père est un roman de Zola. Sa mère, ouvrière chez Coty à Suresnes, prit ses trois mômes sous son bras et planta son mari, pour cause d’enfer alcoolique. C’était la Belle Epoque de l’Absinthe. Mon père devint aussi chef de famille à quinze ans.

De 45 à 51 ou 52, il est élu député d’un département où l’a parachuté une grande formation politique. C’est un orateur de talent : il fait vibrer les foules des réunions électorales et réduit ses contradicteurs au silence ;
Je suis, debout sur ma chaise, un de ses fidèles supporters. Il abandonne la politique quand les alliances qu’on lui propose lui semblent trop puantes.
J’ai une grande admiration pour la manière dont il a mené sa vie ; pour ses prises de position ; pour ses luttes ; pour sa dignité, son dévouement ; pour la façon dont il s’est élevé tout seul, sans renier quelques idées fortes auxquelles il croit, jusqu’à renoncer à une carrière. Et une grande tendresse aussi.

Pendant l’occupation, les écoles primaires manquent d’instituteurs. C’est ma mère qui m’apprend à lire assez tôt, vers quatre ou cinq ans, selon la vieille méthode éprouvée. Je lis en quelques mois.

La lecture restera ma passion.

Plus tard, je fais connaissance avec l’école primaire où, pour la première fois, je suis confronté à toutes sortes de gamins de tous les milieux : j’en garde un souvenir de violence et de vulgarité, comme plus tard à l’armée.
J’ai tendance à comprendre assez vite, et à trouver qu’on pourrait avaler le programme de deux ans en trois trimestres… Pour cette raison je m’installe confortablement dans une honorable moyenne, à égale distance du vedettariat des Premiers et de la honte des cancres du classement. J’ai la paix…

Le latin, le grec, les langues vivantes, la physique et la chimie, l’histoire et la géographie sont l’ordinaire de ma scolarité, comme celui de tous les fils de bourgeois de l’époque. Ma préférence va à la rédaction d’abord, puis à la dissertation. Je suis moins attiré par les sciences. Les matières artistiques comme le dessin ou la musique me passionnent. Matières, hélas, déjà complètement sacrifiées par l’Enseignement…

Me ressouvenant de ces années, je que je devins assez bon dans les matières où les profs l’étaient. J’en eus quelques-uns d’excellents. De l’importance de la qualité de l’enseignement et des enseignants… Rencontrant de bons profs de math ou de physique, j’aurais pu faire un ingénieur passable. Les sujets scientifiques me passionnent. Plus tard, je fis un technicien acceptable, quoique nonchalant.

En première, dans lycée à Paris, me vient l’idée saugrenue que l’enseignement est une chose bien fade, sans intérêt, qu’il faut envoyer tout ça aux orties pour se colleter avec la vraie vie.
Mes parents en sont tristes, mais respectent mon choix.

Ainsi, en septembre 54, je deviens ouvrier chez Renault. Mon père après ses députations, y est retourné aussi !
Mais cette fois à la Direction Générale, chargé des relations avec les parlements… (en 36, il y était ouvrier-tourneur…).

C’est insolite et original de travailler en usine et d’avoir fait du grec et du latin. Les prolos et les fils de prolos n’y comprennent pas grand-chose : qu’est-ce que je fous là ? C’est difficile de leur répondre : comment leur expliquer que je veux vivre autre chose, à eux pour qui lycées et universités, sont un monde inaccessible.

Assez vite je me rends compte qu’on ne se prolétarise pas comme ça, et que la culture, l’enseignement reçus, font une sacré différence dans l’appréhension du quotidien. Chez des copains de travail intelligents, mais dont les qualités resteront toujours en friche, je découvre l’injustice fondamentale de la naissance, pérennisée par la société.

L’usine, s’est bien joli, mais ça abrutit vite… On cherche à compenser, naturellement, dans les temps libres.

J’habite dans le onzième à Paris, et je rencontre une bande de mon âge lassée du ronron dogmatique des Mouvements de Jeunesse. Avec eux, issus d’horizons divers – jeunes communistes, scouts de France, inorganisés, orphelins juifs en rupture de ban- on fonde une bande informelle qui se transforme vite en troupe de théâtre- amateur : La Roulotte.
Mime, danses folkloriques, marionnettes, chant, théâtre, deviennent l’essentiel de tous nos loisirs.

Notre public, nos publics, seront généralement des défavorisés : enfants délinquants, prisonniers, malades dans les hôpitaux, sans doute parce que certains d’entre nous gardent des attaches avec leurs activités antérieures.
Je deviens ainsi comédien et chanteur.
Je compose mes premières chansons, façon folklo. J’imite Félix Leclerc, le premier avec Stéphane Goldman à chanter avec une guitare.
Pendant les vacances d’été on s’organise des voyages en Europe dans un vieux car poussif. On joue la comédie et on chante partout où ça nous chante.

C’est la belle vie.

Et ma foi, je me vois bien devenir professionnel… Mais l’Histoire en décide autrement.