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Autobiographie

Faire de la scène

(8e partie)

La logique promotionnelle veut qu’un chanteur fasse de la scène. Cela explique l’ambiance de mise à mort qu’on ressent en regardant certains débutants : ils ont autant envie d’être là que sur la chaise électrique !

Malgré mon expérience théâtrale antérieure (La Roulotte) je n’ai aucune envie – consciente – de remonter sur scène. Je pense que la plaisanterie s’arrêtera après quelques enregistrements et qu’on passera à autre chose. La suite m’a donné tord. La demande du public, après Tranche de Vie, se fait de plus en plus pressante.

Chanter devant les gens est la seule justification – s’il en faut une – de ce métier. Pratiquer la scène, c’est être confronté à la diversité permanente : aucun concert n’est semblable à un autre ; aucun public n’est le même qu’hier. La décontraction, la confiance en soi, la faculté d’improviser viennent avec l’expérience. J’ai commencé raide comme un bout de bois, enchaînant mes chansons sans présentation, aussi à l’aise qu’un ours sur un fil. Mais prudemment ! Avec deux ou trois chansons d’abord. Puis un quart d’heure. Une demi-heure. Une heure. Une façon progressive de vérifier que les gens ne s’emmerdent pas puisqu’ils en redemandent !

Finalement, après trois ans d’expérimentation sur le tas, je mis au point mon standard de croisière : un spectacle de deux heures. L’ours bourré de trac de débuts découvrit que chanter est un plaisir physique. Le plaisir de donner de la voix. De se donner tout simplement.

Les petites formations acoustiques de mes débuts me laissent un souvenir de travail inachevé, manquant d’efficacité. Il est vrai qu’on traversait la grande période folk et que ça se passait bien. Mais je veux donner à mes chansons, d’inspiration urbaine selon moi, un environnement musical qui leur corresponde : la musique électrique.

La rencontre, en 1973, avec Alarcen m’en donne l’occasion. Jean-Pierre Alarcen est un guitariste génial. J’emploie le terme à dessein. Un vrai musicien, à la technique sûre et variée, qui sait rester à l’écoute de la chanson. Alarcen vint, avec sa guitare, son talent, sa gentillesse et son humour. Il vint aussi avec sa sono et son camion…

Apports techniques inestimables que nos moyens financiers à l’époque nous interdisaient.

Quand j’ai connu Alarcen, son intention était d’arrêter le métier. Ses expériences passées, déjà nombreuses, l’avaient dégoûté du showbiz. Son projet était… de faire des livraisons avec son camion (reliquat avec la sono d’un groupe qui n’avait pas marché). C’était un pur et dur – il l’est resté – résolu à ne pas transiger avec l’idée qu’il avait de la musique. Cette intransigeance explique en partie qu’il n’a pas fait la carrière qu’il aurait pu faire. Cette rencontre, la constitution d’un groupe électrique, furent pour moi un grand bond en avant. On restera cinq ans ensemble.

Pour en finir avec la chronologie…

En 1973, avec Alarcen, commence mon ère électrique. Une centaine de concerts par an, festivals, fête politiques, galas de soutien. On va partout où nous appelle et on mange beaucoup de kilomètres. L’organisation de nos tournées n’est pas très cohérente : un jour à Lille, le lendemain à Marseille. On va partout et souvent, jusque dans les petits bleds, car je pratique une politique de prix qui permet aux petits organisateurs de nous faire venir sans grands risques.

Nous sommes onze personnes : ça coûte cher. Mais le prix des places modeste que j’impose est compensé par un public nombreux. Maxime Le Forestier fait la même chose : il donnera, certaine années, jusqu’à 300 concerts par an. Le record !

Sur cette période, qui durera jusqu’en 1980 j’ai voulu un récit de souvenirs. Que je n’ai pas écrit ! (Bof… Un livre de plus !) J’y aurais raconté la ferveur, l’émotion, la sympathie, le plaisir, les gags, la violence et les affrontements parfois. Le pied géant qu’on y a pris ! J’aurais dit pourquoi – où que j’aille en France, encore aujourd’hui – des inconnus (et des inconnues aussi…) le sourient et me salue comme si j’étais de la famille. La grande famille que c’était…

En vérité, j’ai de beaux souvenirs. Mais pas de nostalgie, ni de mélancolie. En 1978, après un mois de spectacles à l’Elysée Montmartre, à Paris, et quelques concerts dans les prisons, le groupe, Alarcen et moi, nous nous séparons. On a fait, ensemble, le tour de la question. Alarcen fonde son groupe. Tout est bien.

J’ai fait quatre 30cm avec Alarcen :
-  LE MONDE BOUGE (74)
-  L’ALTERNATIVE (75)
-  EN PUBLIC (double 77)
-  PARTICIPE PRESENT (78)

J’ai toujours fait de la place aux musiciens, considérant que leurs sons et leur musique avaient des choses à dire au même titre que les mots. Il m’est arrivé de m’effacer totalement sur scène pour faire place à la musique. Dans les grandes chansons comme Paris-Lumières ou Article sans suite, qui durent 15 à 25 minutes, les solos et les chorus sont nombreux. On m’en fait le reproche, parfois, en prétendant que je risquais d’y disparaître. Critique à courte vue !

Après Alarcen, j’enchaîne aussitôt avec de nouveaux musiciens dirigés par Bertrand Lajudie. Les chansons d’avant, jouées par un nouveau groupe, deviennent de nouvelles chansons. Phénomène assez rafraîchissant. Avec Lajudie, on fait trois ans et trois 30cm :

-  JOUE PAS AVEC MES NERFS (79)
-  ARTICLE SANS SUITE (80)
-  DA CAPO (81)

Lajudie signe les musiques de quelques chansons comme : Le Messager, Ma maison, Allemagne sœur blafarde. Si importantes pour moi qu’après onze ans, je les ré-enregistre (92). En 82, après le dépôt de bilan de l’Escargot-Sibécar (c’est le sort des petites productions indépendantes…) je suis sous contrat chez RCA, par la grâce de son directeur d’alors, François Dacla, vieux supporter et grand amateur de chanson française. RCA produit Da Capo et… me pousse vers la sortie. La société est en train de se faire avaler par Ariola, qui met comme condition au rachat le dégraissage d’un bon nombre de chanteur français. (Ah ! Le dégraissage ! Doux vocable qui va marquer de son esprit toutes les années 80. Arme magique des nouveaux barbares, genre Bernard Tapie, pour bâtir des fortunes sur l’exclusion et le chômage.

Stratégie préférée des nouveaux maîtres à penser). Je ne vois pas d’inconvénient à me faire dégraisser si on m’indemnise, car mon contrat n’est pas respecté : RCA me doit la production de deux 30cm. On me propose… 50 000 Francs pour solde de tout compte ! J’engage une procédure judiciaire qui durera sept ans, et que je gagnerai. (Y’à pas de justice, mais quand même !)

Le vidage d’un artiste, dans le non-respect de son contrat, est une pratique courante à l’époque. La seule partie qui doit en respecter les clauses est… l’artiste. La plupart d’entre eux se laissent tondre sans réagir, soucieux de retrouver très vite une nouvelle production, obsédés par l’idée qu’on les prenne pour de mauvais coucheurs. Ce n’est pas mon cas.

D’autant que j’ai décidé, assez brutalement, d’arrêter le métier pour un temps.

Je suis saturé par douze ans de tournées ininterrompues. J’ai envie de prendre du recul. Les péripéties avec RCA n’arrangent rien. L’album Da Capo ne sera pratiquement pas distribué. Un disque confidentiel.
Le demande de concerts, pourtant est toujours forte : le public ne m’a pas chassé par son absence.

De 82 à 87, j’ai vécu… ma vie. Farniente (glandage), voyages, musique, travaux alimentaires pour vivre.
En 89, je rencontre Francis Kertekian, patron de Justine, heureux de me produire un album. Et moi donc ! Avec Valmont, on fait un disque exclusivement avec des machines (sauf un titre), et … 60 concerts dans toute la France.

Vu sous l’angle de la gestion d’une carrière, un arrêt total de sept ans et une aberration. Je n’ai jamais eu ce genre de préoccupation, mais le redémarrage fait de vous un simple débutant.
Cela rajeunit. Mais c’est difficile, disons-le, d’autant que le métier s’est radicalisé vers la rentabilité à tout prix. C’est la crise. Je suis quand même surpris par le nombre de concerts et par l’accueil des gens. Les anciens viennent avec leurs enfants, dont les jeunes années ont été bercées - parfois jusqu’à saturation – par Tranche de vie et autres Natacha.

Justine, la boîte de prod de Francis Kertekian se fait absorber par Fnac Music. Cela recommence ! Je me trouve dans une boîte qui n’a vraiment pas envie de moi. Ni moi d’eux. Beaucoup de fric, beaucoup de moyens, mais un dialogue artistique nul, dans une structure de gestionnaires.

Dommage (...)