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François Béranger par Lucien Nicolas, journaliste

Pour la sortie de Dure Mère

Ils n’ont pas tous un smoking blanc, les chanteurs qui veulent réussir, mais on les voit généralement souples, jolis, affables.

Presque tous possèdent au moins une de ces qualités, sauf François Béranger. Lui n’est pas natif d’Alençon, ni du Puy, ni même lauréat du Petit Conservatoire de Mireille. On suppose qu’il s’est trouvé sur scène par erreur, n’étant venu là, à ce qu’on dit, pour réparer la chaudière. Il pisse-froid sur les candiratons du métier.

Béranger est une sorte de Brant métallurgiste à l’heure du casse-croûte. Voyez-le : il sort de sa poche, comme un sandwich, une Tranche de vie dont l’analyse montrera d’ailleurs qu’elle contient beaucoup trop de considérations vachardes sur l’école, le travail, la banlieue, la guerre d’Algérie, les flics, la société, etc., pour être vraiment digeste. De plus, la manière dont il vient, déballe son sac et s’en va, sans courbettes ni plateau d’argent, démentira la rumeur selon laquelle il pourrait avoir une formation marketing ou v.r.p.

On ne sait donc pas très bien qui il est, ce chanteur raide, si peu rossignol, et pourtant les jeunes qui le découvrent à la fête de Libé dégustent la Tranche et demandent du rab. Au moins, pensent-ils, voilà, un mec qui parle vrai. Faut dire qu’ils en ont ras-le-bol de la Chantilly, les jeunes, et qu’eux-mêmes se demandent plus souvent à quoi ça sert de vivre et tout.

C’est ce qu’il y a de brutalement élémentaire chez lui qui plaît, qu’il dise ce qu’il pense sans avoir l’air d’un chanteur. Il ne fait pas « métier », Béranger (le métier le lui fera savoir, et même, plus tard, les puristes qui lui reprocheront ses cachets). Sa guitare est primaire, en tous cas pas feeling pour un sou. Quand il chante, sa mise en scène se réduit au minimum vital, on dirait vraiment le technicien qui décrit, mais un peu hargneusement, le fonctionnement de la chaudière sus-dite. Enfin, côté rythme, bien que Béranger swingue comme un compteur à gaz, on admet généralement, au relevé de la consommation, qu’on en a pour son argent.

Par contraste, ce qu’il chante n’en paraît que plus pointu, couteau, amour secret, émeri, vécu, humour en coup de fouet, audace, vérité. Cela dissout la gomina, ça gratte le vernis. Pas étonnant que, dans la vigueur de ce langage dépouillé, un public bigarré trouve les protéines-choc nécessaires à la combustion de son idéalisme ou de son militantisme. D’abord parce que Béranger revendique l’originalité au nom de chacun (réprimez-moi si vous voulez à cause de mes cheveux trop longs, vous n’aurez pas ma fleur, fleur cérébrale et fleur de cœur), ensuite parce qu’il exprime sans fioritures les soucis collectifs : la magouille des puissants, la lutte des générations, l’alternative, le monde qui change.

Etre Béranger, c’est forcément déranger. Si les radiés le trouvent radieux, les média le trouvent médiocre. Une bonne partie de la presse le vomit : ringard, insipide, besogneux, rétro, amer, gauchiste, éructe-elle. Lui-même, pour faire bonne mesure, rajoute débile et pas gai. Manifestement, son humour ne passe pas partout, en tout cas pas à la radio. Quant à la télé : depuis qu’un soir j’ai pissé sur ma télé tellement c’était chouette et, bien sûr, toute l’électricité m’est passé dans la quequette. La télé lui renvoie la politesse. D’autant plus facilement que, faute de ce que vous pensez, elle ne court pas grand risque côté retour.

On accuse aussi Béranger d’être un rectangle de béton. Erreur. Un tel parallélépipède (homme qui marche sur un chemin parallèle) ne peut être que fleur bleue. « Une petite fleur dans une peau de vache » ce pourrait être Béranger vu par Brassens. Fleur de cœur, celle qui me pousse à l’intérieur . Bien cachée dedans, sauf quelques pétales qui dépassent à l’intention de Rachel , de Natacha ou d’ Anastasie , de l’indien, de l’immigré ou du paumé, des bonheurs volés à la mort quotidienne.

Bon… alors disons qu’il s’est fait un personnage rugueux et qu’il le commercialise, pas vrai ? Faux. Les ciseaux à bois de Béranger ne lui ont pas servi à tailler sa propre et impérissable statue de Géronimo du music-hall, mais à faire sauter les copeaux qui le paralysaient. Car il avait les copeaux, Béranger, sous ses airs impavides. Maintenant plus. Les musiciens sont venus, la musique est entrée en lui et l’a consolidé. Il respire. Jusqu’alors un peu rêche et assénant, il s’assouplit. Joue pas avec mes nerfs , mais les nerfs deviennent les cordes d’une harpe.
Son Article sans suite marque une sorte d’envol, de séparation d’avec la terre (mais sans la quitter des yeux), de séparation d’avec les mots de la terre.
Retournés par le système des beaux et des haut-parleurs, les mots font boomerang : les autres te les renvoient sur la gueule comme des juges. Alors, moins de discours et de fleur cérébrale, mais plus de peau, de souffle, de rythme, de caresse, de ventre, de larmes, de musique. Politique de dépassement et d’amour, universelle pulsation vivante au-delà du verbal.

La secrète richesse humaine de Béranger s’épanouit dans cet échappement aux mots qui nous piègent.

La preuve : je n’ai pas trouvé moi-même exactement ceux qu’il aurait fallu pour le dépeindre. C’est bon signe. Cela veut dire qu’il est de ceux qui se font un nom propre sur l’insuffisance des noms communs.

Lucien Nicolas
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